Journal intime


(extraits)

Décembre 1926 / janvier 1927 : la crise morale

[...]

Il y a des époques qui semblent être détachées de notre vie ; qui n’en font pas partie. Nous pensons, nous agissons comme en un cauchemar, dans un monde que nous regardons comme irréel, comme mensonger. Quelquefois entre le présent et nous, il manque un lien, il n’y a plus de colle, nous glissons dessus sans y adhérer.

Il y a trois ou quatre recettes infaillibles qui procurent le bonheur ou plutôt le plaisir ou bien encore un état équivoque, mais plat, entre le bonheur et la tristesse, mais bientôt l’on ne sait que faire du plaisir et l’on en sort dans un état atrocement lamentable.

S’offrir en spectacle à soi même cela évite bien des tristesses mais il arrive un moment où l’on est singulièrement las de soi-même. Mais il est bien difficile alors de regarder ailleurs.

Qui que nous soyons et quoi que nous fassions, tous les moments présents et à venir de notre existence sont handicapés par les moments passés. La trace de nous-même nous empêche d’avancer.

Il y a chez l’artiste une lutte constante entre le vice et la vertu ; le Mal est un auxiliaire, un moyen suprême pour parvenir à l’Art ; peut-être que c’est dans la lutte que réside une grande part de la Beauté. L’artiste doit presser la nature jusqu’à complet rendement, il doit pour cela développer son amour et son instinct ; il est par excellence celui qui joue obligatoirement avec le feu.

Peut-être que pour faire œuvre belle il faut véritablement avoir une liberté complète de mœurs et d’idées qu’un catholique ne peut pas avoir.

[...]

Et puis, au total, je n’ai encore fait aucun progrès, je n’ai encore rien accepté, rien offert, je ne suis pas encore soumise, je ne veux pas me soumettre, je dois être coupable mais je ne le sens pas ou ne veux pas le sentir… Et pourtant, pourtant, dans la vie ordinaire, je ne fais pas de comptes, je ne suis pas mesquine, au contraire, je donne trop quelque fois : c’est un besoin, c’est une nécessité, c’est le trop plein de moi-même qui s’écoule. Et ici, pourquoi suis-je si avare ? Pourquoi est-ce que je passe mon temps à calculer, à torturer le détail, moi qui ai horreur de cela ! Je veux bien recevoir mais je ne veux rien donner ; et je sais que là plus qu’ailleurs on reçoit dans la mesure où l’on donne et je refuse de donner. Cette générosité, cet entrain que j’ai parfois, ici je m’en sens incapable. J’ai peur de la contrainte divine, j’ai peur du don de Dieu ; je sais qu’il est exigeant et que je ne pourrai me partager entre lui et les autres si je l’accepte – peut-être est-ce une illusion d’orgueil. Je ne peux plus supporter aucune règle, aucune autorité humaine, je n’ai confiance en personne, comment pourrai-je accepter l’emprise de Dieu mille fois plus astreignante que toute autre ? Dieu a le droit d’être exigeant.

[...]

Ai commencé une nature morte qui ne va pas mal rue de Furstemberg (1). Vu à St-Germain-des-Prés un enterrement par ce temps de brouillard intense, c’était superbe cet effet de noir sur les gris verts de la pierre.

[...]

Désir immense de n’être plus soi, de s’évader de soi-même, d’être autre, de se perdre en un autre. Oh ! Pouvoir s’élever, pouvoir planer au-dessus de la vie bête des hommes ! Oh ne pas croire, ne pas aimer Dieu ! car c’est là le seul moyen pour s’évader, autrement il y a l’opium, les poisons ; il n’y a même pas la mort ; 43-La mort, c’est un mot vain ; on ne peut pas mourir, on ne devra jamais mourir. On dit, on croit parfois que l’Art nous fait sortir de soi-même, nous entraîne dans un autre domaine moi je sens que l’art est profondément égocentriste (2) ; l’Art c’est l’exaltation de soi, l’agrandissement de soi, mais toujours soi, soi, soi, la confession de soi, des échantillons de soi ; sans doute on devient son sujet, on est le sujet mais ce n’est pas pour le sujet qu’on se métamorphose c’est pour soi, profondément pour soi !…

Adresse des Ateliers d’Art Sacré, à Paris, fondés par Maurice Denis et George Desvallières.
Sic !

Août 1945 : la libération de Paris

[à venir]